Diogo Alves, le tueur de l’aqueduc des eaux-libres

Histoire de Lisbonne #4 Monlisbonne.com

Monlisbonne.com est parti sur les traces de Diogo Alves, le plus grand serial-killer de Lisbonne. Âmes sensibles s’abstenir !

Il est 14h15, nous sommes le 19 février 1841. A Cais do Tojo, la foule est au rendez-vous pour observer le dernier soupir de la bête féroce. Quelques sanglots surgissent du silence pesant. Les Lisboètes sont venus pour conjurer le mal qui a hanté les ruelles de la ville depuis 5 ans. Ce mal, c’est Diogo Alves, le plus grand tueur en série que le Portugal ait connu. Après l’avoir essaimé aux quatre coins de Lisbonne, O Pancada a rendez-vous avec la mort en cette fraîche journée d’hiver. La corde au cou, son regard froid perce l’horizon. Que pense-t-il à ce moment là ? Diogo danse au bout de sa corde, c’est pendant ces longues minutes que la vie va défiler devant ses yeux.

Après l’exécution, le docteur Lourenço Gomes, adepte de phrénologie, conserva la tête de Diogo Alves. Il souhaitait étudier le crâne du meurtrier et y trouver une corrélation entre la forme physique et son comportement. Conservée au formol, cette tête est toujours visible à la faculté de médecine de Lisbonne.

De Espanha, nem bom vento, nem bom casamento

Diogo Alves. Gravure de 1840.

Nous sommes en 1810. C’est au coeur de la Galice, dans la paroisse de Sainte Gertrudes de Samos, que naît Diogo Alves. Ses parents, Anselmo et Rosa, sont des paysans laborieux et honorables. Pendant cette époque ravagée par les guerres impériales, beaucoup de Galiciens font le choix d’émigrer au Portugal. A l’âge de 13 ans, Diogo traverse la frontière espagnole attiré par les phares d’une Lisbonne en pleine ébullition. Travaillant d’abord comme garçon de chambre, il devient ensuite cocher au service de grandes familles aristocrates tels que le comte de Belmonte, de Castro e Cunha. Le Portugal voit apparaître pendant cette période la tempête de la guerre civile. Ces nuages sombres vont teinter l’esprit de Diogo. Il faut admettre que Lisbonne n’a jamais été tendre envers lui. Il lui répond de la même manière, se prêtant au jeu d’argent et au vice. Pour avoir ainsi une vie confortable et sans effort, Diogo va devenir un jeune homme méchant, antisocial et agressif. L’un de ses derniers employeurs, le docteur Joao Thomas de Carvalho, le licencie pour ses instincts féroces… qui ne le quitteront pas jusqu’à l’échafaud.

Le diable s’habille en tasqueira

A l’âge adulte, Diogo a gagné le sobriquet de Pancada car il est complètement analphabète et un brin simplet. Sa vie va complètement basculer lorsqu’il commence à devenir l’amant de Gertrudes Maria, originaire de Mafra. Surnommée Parreirinha, Gertrudes est tenancière d’une taverne à Palhavã. Le dimanche, les malfrats s’y donnent rendez-vous, faisant couler à flot le vin de Tejo. Ivre, la Parreirinha est d’une perversité extrême, n’hésitant pas à forniquer devant ses enfants. On la dit sauvage, sadique et manipulatrice. Gertrudes Maria couvre Diogo des vices les plus malsains. Elle exerce un énorme pouvoir sur son esprit, n’ayant aucune difficulté à convaincre Diogo de devenir un criminel. Car tout comme son nouvel amour, la Parreirinha adore le moindre effort, le larcin étant la solution la plus aisée pour devenir riche. Sur les indications de Gertrudes, Diogo commence à attaquer les marchands de la capitale. Mais ces vols sporadiques ne suffisant plus à la Bonnie portugaise, Diogo doit assouvir cette soif de richesse de n’importe quelle manière. Pancada est ainsi près à faire souffrir pour être aimé.

Gertrudes aurait tenu la taverne dans l’actuel quartier de São Domingos de Benfica au 25, estrada de Benfica. Serait-ce dans l’actuelle Adega de Sao Domingos ?

L’assassin de l’aqueduc des Eaux-Libres

A partir de 1836, la quiétude de la quinta da Rabicha s’effondre sous le poids des victimes de Diogo Alves. De simple voleur, il devient un célèbre criminel honni par la presse écrite, craint par le peuple. Ses tragédies mises en scène comme une pièce de théâtre, Diogo sera à jamais lié à l’aqueduc des Eaux-Libres. L’aqueduc pendant la première moitié du XIXe siècle sert de viaduc pour bon nombre de fermiers, de notables et d’étudiants en provenance de Benfica. Son passage permet en effet de rejoindre facilement la capitale tout en évitant la vallée d’Alcantara. Le soir, les bonnes gens reviennent de leur journée de labeur les bourses bien remplies. Entre en scène Diogo Alves. Muni d’une paire de clefs falsifiées [le mystère reste encore entier sur comment il a pu l’obtenir], il se cache dans la galerie de l’aqueduc, à l’affût d’une proie. Après avoir volé les biens de la victime, il l’entraîne au point le plus haut et la jette dans le vide, simulant un suicide. Pour continuer à satisfaire les exigences de plus en plus dévorantes de Gertrudes, Diogo va même créer un gang. Parmi ces bandits, on retrouve Manuel Joaquim da Silva dit Beiço Rachado, José Claudio Coelho dit Pé de Dança, João das Pedras dit Enterrador et enfin José Maria Lopes dit Apalpador. En juin 1837, on dénombre 76 morts. Les autorités mettent ça sur le compte d’une série infortunée de suicides (les temps sont durs). Mais cette accumulation de morts terrorise la population, les rumeurs les plus folles passent de tasca en tasca. Pour calmer les esprits, la Police décide dès lors de fermer le passage de l’aqueduc…

Construit à partir de 1732 sous le règne de Jean V, l’aqueduc des eaux-libres est le plus grand ouvrage du génie-civil Portugais. Avec ses arches majestueuses, il domine la vallée d’Alcantara. Au pied de la plus haute arche, culminant à 65 mètres de hauteur, la quinta da Rabicha est un lieu de paix. Henry l’Eveque met en scène dans une gravure de 1809 la paisible vie champêtre de la quinta. Des familles portugaises y pique-niquent et dansent au son de la guitare portugaise.

O país era dos malfeitores e a cidade um covil de assassinos e ladrões Alberto Câmara e Santos Junior

Ne pouvant plus sévir depuis les hauteurs de l’aqueduc, Diogo et ses hommes quittent le quartier de Palhavã pour une autre planque. Les brigands décident de cambrioler les maisons des notables, étranglant les potentiels témoins. Les pilleurs iront même saccager les chapelles chargées en or brésilien ! Le motus operandi est toujours le même. On s’appuie sur des complices (un gardien, un garçon de chambre). Le butin d’or et d’argent est vendu chez un grossiste Antonio Martins, dit Antonio do Celeiro, situé sur Praça da Alegria. En face, au coin de la rue das Pretas, se trouve O Vigia, la taverne de José Gordo où la pire des crapules se retrouve pour écouter du fado ou préparer un coup. On y rencontre régulièrement le gang de Pancada avec ce même Antonio Martins, un ami de Diogo.

L’acte final : le massacre de la famille du Dr Andrade

Le Dr Pedro de Andrade est un médecin très respecté à Lisbonne. Toute la bourgeoisie du Chiado vient se faire traiter directement à son domicile. Après des années de travail, il accumule une fortune qu’il garde avec précaution dans ses coffres-forts. Dr Andrade vit avec une veuve, Maria da Conceição Correia Mourão. Cette noble dame a 2 filles de 19 et 17 ans, Emilia et Vicencia, et un fils de 25 ans dans la Marine qui se nomme José Elias.

Manuel Alves est un lâche garçon de chambre qui n’a pas la confiance de son patron, le Dr Andrade. Quand il n’est pas chez le docteur, ce misérable couard passe son temps libre dans le magasin de son cousin Antonio Martins, le complice de Pancada. En septembre 1839, Manuel lui décrit en détail la fortune de Mr Andrade. Antonio y voit là une bonne affaire pour Diogo et sa bande ! Le soir-même, dans une maison du côté de Largo de Andaluz, la bande établit un plan d’attaque : le gang ira se cacher dans la chambre de Manuel qui se trouve dans les escaliers et une fois la famille assise pour souper, ils grimperont au 2e étage pour les dépouiller. Le 26 au soir, après une brève réunion chez Joaquina dos Melões une tavernière à calçada do Duque, le gang passe à l’action. Pendant que Pé de Dança fait le guet en bas de la rue, la horde sauvage surgit dans la salle de séjour avec toute la férocité qui les caractérise. Le jeune marin José Elias résiste à l’assaut dans un élan de désespoir le temps que ses soeurs se réfugient au 3e étage. Après avoir reçu des coups de fourchette dans la jambe, José Elias titube. Diogo, à coups de crosse de pistolet, réduit en miettes son crâne. La jeune Emilia tente d’appeler au secours depuis une fenêtre, mais en vain Enterrador est déjà là pour l’étouffer avec un bâillon dans la bouche, le genou dans l’estomac. Vicencia connaît le même sort par Diogo Alves. La veuve Maria, étouffée par Beiço Rachado, donne encore des signes de vie. Diogo s’acharne sur elle jusqu’au dernier râle. Puis à coups de crosse, il s’assure que tout le monde est bel et bien trépassé…

La demeure du Dr Andrade se situe au 16, rua das Flores. Le 3e étage est actuellement en réparation. Les futurs résidents/touristes auront la chance de dormir dans la chambre où les jeunes Emilia et Vicencia ont été sauvagement massacrées…

La chute du gang de Pancada

Effrayé par la tournure de l’événement, Manuel Alves se réfugie chez son cousin. Tout Lisbonne en parle ! Seul rescapé, le Dr Andrade était parti la veille à Carcavelos pour une journée de repos. Il accuse d’emblée Manuel Alves ! La police est à ses trousses. Paniqué, pris de remords, prêt à craquer, Manuel accepte la proposition d’Antonio Martins de s’exiler en Espagne après avoir récupéré la part qui lui revient. Enterrador vient le chercher le soir même et le conduit dans leur nouvelle planque à Arroios. La Parreirinha et Diogo les accueillent avec réjouissance dans une maison confortable grassement achetée au comte de Mesquitela. Un festin les attend et l’alcool coule à flot. Complètement saoul, Manuel Alves se couche sur un lit et n’a pas le temps de dormir que déjà les mains herculéennes de Diogo lui broient le cou, ne lui laissant aucune chance. Enterrador l’enterre aussitôt dans le jardin de la maison. L’histoire ne dit pas si le cadavre a été récupéré, mais ainsi se termine la vie du pitoyable Judas de la famille Andrade.

Voici l’antique rua de Arroios avec en premier plan la brasserie Cerveja Leão (anciennement palácio do Conde de São Miguel). En second plan, la fabrique de laine de Arroios (anciennement le palais de Mesquitela).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’antique Rua de Arroios est devenue aujourd’hui Rua Antonio Pedro. Par rapport aux images d’archives, on peut estimer que la planque de Diogo Alves était située entre le numéro 17 et le numéro 25. Si jamais vous avez un jardin dans cette rue, n’essayez pas de creuser !

Les enquêteurs arrivent très vite sur la piste d’Antonio Martins, le cousin de Manuel Alves. Niant tout en bloc, Antonio est étroitement surveillé. Pendant le mois d’octobre 1839, João das Pedras dit Enterrador se fait arrêter après un cambriolage raté à Costa do Castelo. Panique chez les brigands ! Enfermé dans la prison de Limoeiro (Alfama), João das Pedras fait passer un message à Antonio Martins lui demandant de l’argent pour acheter du tabac. Antonio lui enjoint de l’argent avec une carte comportant ce message : “Prudence maximale pour toutes les questions posées, le diable ne doit rien découvrir”. Le jeune porteur du message se fait malheureusement surprendre par un gardien qui avertit aussitôt le juge. Après un interrogatoire fort musclé, Enterrador finit par tout avouer. C’est la fin pour Pancada et ses compères de malheur. Diogo, Antonio Martins, Pé de dança se retrouvent à la prison de Limoeiro avec Enterrador, j’imagine les retrouvailles chaleureuses ! Le jugement est rendu le 13 juillet 1840, dans l’ancien couvent des Paulistas (calçada do combro). De la bande, seuls Pé de dança, Apalpador et la Parreirinha échappent à la pendaison. Le premier part au bagne en Angola, la dernière au Mozambique.

Capture d’écran du film muet Os Crimes de Diogo Alves (1911). Pendant le meurtre de Manuel Alves, Maria la jeune fille de Gertrudes dormait juste à côté. La Parreirinha, la soupçonnant d’avoir tout vu et tout entendu, ordonne à Diogo de la tuer. Pancada refuse, pensant qu’elle était dans un sommeil profond. Cette rare lueur d’humanité de Diogo Alves le poussera à sa perte, la jeune Maria témoignant par la suite contre lui et sa mère. Pendant le jugement, Gertrudes s’exclamera “Quelle peine, monsieur le juge, de ne pas avoir tué ce monstre !”

 

 

Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *