Le 1er décembre, Restauração da Independência (Fête de la Restauration)

Une autre vision de Lisbonne…

Histoire de Lisbonne #2 Monlisbonne.com

Le 1er décembre 1640, Lisbonne fête la restauration de son indépendance.

En cette soirée d’automne, il navigue au clair de lune pour ne pas se faire repérer par la vigile espagnole. Passant par une porte dérobée, Afonso de Menezes descend les escaliers de la muraille fernandine pour atterrir dans le jardin du fidalgo Dom Antao de Almada. On y trouve un jardin fermé, parsemé d’orangers mûrs et dominé par deux grandes cheminées monumentales. Les torches sont allumées dans les allées, faisant virevolter les ombres des chats et des hommes agités. Ces nobles déchus se pressent dans la masure au fond de la cour. Il est temps de conclure 60 ans d’humiliation !

Ils sont 40 à s’interpeller les uns les autres, attisant les ardeurs et la motivation de chacun. Leur entreprise est à haut risque, c’est quitte ou double. Délaissés par une Angleterre en ébullition, ils ont reçu le soutien discret de Richelieu. Afonso prend la parole :

“ Depuis 60 ans, notre empire sacré a disparu, notre destinée s’est dissipée dans les eaux britanniques. Les Habsbourgs veulent détruire ce qui reste le plus important dans nos chairs et nos coeurs : être Portugais. Notre Lisbonne n’est plus qu’une ville de province castillane, où sont passées les promesses du roi Filipe 1er ? Nous avons perdu la moitié de notre royaume, nous avons versé notre sang pour l’occupant. Et aujourd’hui, ils veulent que nous allions combattre nos frères catalans ? Assez ! Assez ! ”

Les jardins du palais de Sao Domingos, l’actuel palais de l’Indépendance

Et les conjurés sortent du palais pour fomenter un coup d’état.

Le 1er décembre 1640, au petit matin, ces hommes en colère devenus frères d’armes, quittent le palais de Sao Domingos par la grande porte. Une douce lueur venant du castelo Sao Jorge berce les convictions, l’odeur de châtaigne grillée aiguise l’appétit de vengeance. Ils s’avancent dans les rues de Baixa, emportés par la foule que les jésuites d’Antonio Vieira exaltent à coup de Te deum. Ces lisboètes restent fidèles une nouvelle fois à leur vieille réputation héritée depuis Néron, celle d’un peuple très noble et très loyal. C’est un jour béni.

Depuis l’esplanade du Palais, les 40 conjurés se ruent dans les appartements royaux où jadis le grand Manuel observait son empire depuis le balcon. Ils attrapent la vice-reine Marguerite de Mantoue tout en cherchant le traître Miguel de Vasconcelos qui s’était soumis à Madrid. On le trouve planqué dans une armoire et pris d’une rage folle, on le tue sur le champ sans aucune autre forme de procès. Son corps est jeté par le balcon, puis piétiné par une foule plus que enthousiaste.

Les conjurés fêtant leur victoire après le décès de Miguel de Vasconcelos.

Lisbonne renoue ses liens avec la grande Histoire mais l’empire est révolu.

On acclame les conjurés ! Un nouveau souffle d’espoir envahit les rues de Lisbonne, la cité reprend ses titres et ses lettres de noblesse. L’évêque Rodrigo da Cunha organise une grande cérémonie dans la Sé pour rendre grâce à Dieu. Le 5e empire renaît de ses cendres ! Si on évoque un temps l’avènement d’une République, Sébastien s’est réveillé de son long sommeil. Annoncé par tous comme étant le digne hériter des Avis, le nouveau maître du royaume arrive le 6 décembre et est joyeusement honoré par la foule. Il s’appelle Jean et il est duc de Bragance. Il accepte la lourde charge qui lui est dûe, les poètes vont dès lors narrer une nouvelle page de l’Histoire du Portugal.

Jean IV est proclamé roi du Portugal sur l’esplanade du palais, l’actuelle place du Commerce.

Les clameurs du peuple retentissent bien au delà du Tage. Ce qui reste de l’empire portugais revient à Jean IV. Seules les cités portugaises du Maroc restent fidèles à la couronne d’Espagne. Si les bonnes nouvelles se sont accumulées en ce mois de décembre 1640, le Portugal a pourtant perdu de sa superbe. Il devient très vite un empire oublié, la Saudade est née.

 

Les balances de la Mouraria

Une autre vision de Lisbonne...

Une autre vision de Lisbonne…

Coup de coeur #1 Monlisbonne.com

Le dernier des Mohicans.

Avec sa poigne de fer, Fernando Xavier vous serre la main comme si c’était la dernière fois. A 90 ans, il tient toujours dans la Mouraria son atelier de balances contre vents et marées. Il y a un siècle, son père avait fondé “Santinho & Costa”, une petite loja de balances du côté de la rua do Benformoso. Si aujourd’hui la rue est un patchwork du Monde avec ses retornados, ses couleurs et ses épices, Fernando se souvient lui d’une époque révolue. “Il y avait un maréchal-ferrant, les charrettes encombraient la rue. C’est pour ça qu’on appelait la rue Benformoso, la rue “Boi formoso”. Puis les charrettes ont disparu. Mon petit frère, aujourd’hui décédé, et moi-même, on a ensuite connu l’arrivée de la voiture, puis du métro.”

Bienvenue chez Santinho & Costa !

Bienvenue chez Santinho & Costa !

Le musée “Santinho & Costa”.

L’atelier est sombre, l’ombre dévoile à peine les silhouettes des centaines de balances. Pourquoi diable à 90 ans Fernando Xavier vient ouvrir tous les matins sa boutique ? “Je vis des réparations”. Discute-t-il avec les fantômes du passé, son père, son jeune frère ? Que révèle cette obstination à garder ce sanctuaire de balances ? Il en parle avec passion, en lui les souvenirs s’éveillent. La saudade. Je vois ses yeux pétiller, chaque mot dicté est un sacerdoce. Trône au centre de la pièce ce pèse-personne, jadis installé dans la gare du Rossio. Sur une étagère, cette balance là servait à peser l’or. Il me montre enfin cette balance de la marque “Leunam”, que sa famille a créé. Avec un sourire malicieux, il me révèle qu’ils ont inversé le nom “Manuel” en l’honneur du roi. Cette remarque est touchante car on sent que Leunam le rend fier. Saude da familia Xavier !

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Le pèse-personne de la gare du Rossio

Pater Noster & Ave Maria.

Je ne suis pas au bout de mes surprises. L’atelier semble plus profond qu’il n’y parait. Fernando nous demande de le suivre. Dans un coin de mur, il ouvre soudainement une trappe. Derrière, à même la roche, coule une source pure. Des azulejos marquent la sanctification des lieux : “P N A V”. Cette source sacrée vient du Castelo, elle est là depuis des siècles. La famille de Fernando la garde depuis toujours, derrière une montagne de balances et de pèse-personnes. Serait-ce le secret le mieux gardé de la Mouraria ?

Fernando Xavier et sa source sacrée.

Fernando Xavier et sa source sacrée.

Les lojas portugaises, un patrimoine en danger.

Fernando Xavier est l’un des derniers ici à garder une boutique séculaire. Après lui, les balances, Leunam et ses souvenirs se dissiperont. La loja “Santinho & Costa” fait partie de la mémoire collective des Lisboètes. Protégeons-la ! Avant de le quitter, Fernando m’offre une relique du passé : une pièce d’escudo. Tout un symbole.

Eloge à la femme portugaise

Une autre vision de Lisbonne...

Une autre vision de Lisbonne…

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La Portugaise de bonne famille, une princesse des mille et une nuits…

Les Portugaises ont fasciné les écrivains. Depuis des siècles, les témoins du passé nous ont laissé une perception élogieuse de la Lisboète. Ces gentilshommes se languissaient à l’idée de les rencontrer, mais ils restaient étonnés par les us et coutumes. Les femmes de Lisbonne restaient enfermées dans les palais, se laissaient admirer depuis les balcons. Pour les approcher, les garçons leurs donnaient rendez-vous à la messe, griffonnant un petit mot doux subtilement transmis entre deux bancs d’églises et deux Ave Maria.

Il fallait se faire inviter par les grands du Royaume pour admirer ces dames d’un exotisme incroyable. Elles avaient une démarche voluptueuse qui les rendaient attrayantes; assises sur leurs talons, elles préféraient les tapis d’orient aux dorures rococo des canapés. Cette allure mauresque était une réminiscence du passé berbère de Lisbonne, dont l’héritage s’est diffusé dans la langue et dans les traditions.

Cette idée que le Portugal est un pays de machos est à nuancer. Les Portugais vouaient un culte à la Femme ! En 1777, le Français Pierre Dezoteux notait ainsi qu’un homme pouvait se mettre à genoux devant l’épouse d’un fidalgo pour complimenter la Dame ou tout simplement l’écouter lui donner des ordres.

Maria I, reine du Portugal (1777)

Maria I, reine du Portugal (1777)

La Portugaise du peuple, un brasier vif où se déchaîne les passions.

L’anglais Richard Twiss fut l’un des premiers touristes de Lisbonne. Fils d’aristocrate, il fit son “grand tour” en 1773. Pour lui, les Portugaises étaient “les femmes les plus vives au monde, passant leur temps à rire, chanter, danser et discuter avec passion”.  A cette époque, on imagine les rues sombres d’un Lisbonne en ruines, ravivées par un feu populaire d’où part un air brésilien. Il flotte pendant les soirées d’été, une ambiance indécente où le fofa, cette danse insouciante et suggestive, chavire le coeur des Hommes et suscite l’admiration des dames.

Aujourd’hui encore, le fado est l’héritier de ces femmes du peuple qui ont forgé l’identité d’un style, d’une manière de vivre, d’une transcendance par la musique. Elles vous fixaient avec leurs yeux noirs profonds tout en maniant la guitare et de leur voix douce et agréable, elles attiraient les ouvriers dans les gargotes, le jour de paie.

La fadiste Fernanda Maria (Retratos de Fado, Rua de Capelão, oeuvre de Camilla Watson)

La fadiste Fernanda Maria (Retratos de Fado, Rua de Capelão, oeuvre de Camilla Watson)

La Portugaise oubliée : la varina.

On la voit sur les pochettes d’A vida Portuguesa, on l’écoute dans le fado intemporel de Carlos do CarmoLisboa menina e moça…mais qui d’autre aujourd’hui rend hommage à la varina ? Parée de bijoux, cette marchande de poisson avait la vie rude. Pendant que les hommes allaient sur l’océan, les varinas parcouraient les quais et les places pour vendre la pêche du matin. Elle chargeaient les poissons dans un panier plat qu’elles portaient sur leur tête avec grâce et avec poigne.

Parcourant les rues pieds nus, là où la calçada n’était point lisse, elles criaient d’une voix aiguë ô combien leur poisson était frais. Elles avaient toutes cet accoutrement : une jupe courte, un fichu de couleur sur la poitrine et un chapeau rond en feutre noir. Marginalisées, les varinas ne manquaient pas de caractère. De la grand-mère à la petite fille, elles étaient toutes dans la rue, ce métier était une affaire de famille ! Elles avaient un patois propre à elles et jamais les hommes n’avaient un mot à dire. Fortes en gueule, les varinas avaient du répondant et clouaient le bec aux remarques impertinentes. Chaque galanterie déplacée était ainsi récompensée par une gifle bien dosée. Cette brutalité était pour elles une vertue, leur métier n’avait rien de doux, il fallait se faire respecter.

Varina

Varina

Et la Portugaise d’aujourd’hui ?

Les Portugaises vivent toujours dans une société patriarcale… mais ce n’est qu’une façade. Depuis toujours, elles ont le dernier mot dans les décisions familiales. L’important c’est de ne pas convaincre les hommes, mais de leur faire croire que c’est eux qui sont à l’origine de la décision.

Il reste toujours ce problème des inégalités salariales mais il est doux de constater qu’aujourd’hui, la Portugaise est une femme libérée. Qu’elles s’appellent Márcia ou Andréa, elles sont les entrepreneures d’aujourd’hui !