Diogo Alves, le tueur de l’aqueduc des eaux-libres

Histoire de Lisbonne #4 Monlisbonne.com

Monlisbonne.com est parti sur les traces de Diogo Alves, le plus grand serial-killer de Lisbonne. Âmes sensibles s’abstenir !

Il est 14h15, nous sommes le 19 février 1841. A Cais do Tojo, la foule est au rendez-vous pour observer le dernier soupir de la bête féroce. Quelques sanglots surgissent du silence pesant. Les Lisboètes sont venus pour conjurer le mal qui a hanté les ruelles de la ville depuis 5 ans. Ce mal, c’est Diogo Alves, le plus grand tueur en série que le Portugal ait connu. Après l’avoir essaimé aux quatre coins de Lisbonne, O Pancada a rendez-vous avec la mort en cette fraîche journée d’hiver. La corde au cou, son regard froid perce l’horizon. Que pense-t-il à ce moment là ? Diogo danse au bout de sa corde, c’est pendant ces longues minutes que la vie va défiler devant ses yeux.

Tête de Diogo Alves, tueur en serie Lisbonne

Après l’exécution, le docteur Lourenço Gomes, adepte de phrénologie, conserva la tête de Diogo Alves. Il souhaitait étudier le crâne du meurtrier et y trouver une corrélation entre la forme physique et son comportement. Conservée au formol, cette tête est toujours visible à la faculté de médecine de Lisbonne.

De Espanha, nem bom vento, nem bom casamento

Diogo Alves. Gravure de 1840.

Diogo Alves. Gravure de 1840.

Nous sommes en 1810. C’est au coeur de la Galice, dans la paroisse de Sainte Gertrudes de Samos, que naît Diogo Alves. Ses parents, Anselmo et Rosa, sont des paysans laborieux et honorables. Pendant cette époque ravagée par les guerres impériales, beaucoup de Galiciens font le choix d’émigrer au Portugal. A l’âge de 13 ans, Diogo traverse la frontière espagnole attiré par les phares d’une Lisbonne en pleine ébullition. Travaillant d’abord comme garçon de chambre, il devient ensuite cocher au service de grandes familles aristocrates tels que le comte de Belmonte, de Castro e Cunha. Le Portugal voit apparaître pendant cette période la tempête de la guerre civile. Ces nuages sombres vont teinter l’esprit de Diogo. Il faut admettre que Lisbonne n’a jamais été tendre envers lui. Il lui répond de la même manière, se prêtant au jeu d’argent et au vice. Pour avoir ainsi une vie confortable et sans effort, Diogo va devenir un jeune homme méchant, antisocial et agressif. L’un de ses derniers employeurs, le docteur Joao Thomas de Carvalho, le licencie pour ses instincts féroces… qui ne le quitteront pas jusqu’à l’échafaud.

Le diable s’habille en tasqueira

A l’âge adulte, Diogo a gagné le sobriquet de Pancada car il est complètement analphabète et un brin simplet. Sa vie va complètement basculer lorsqu’il commence à devenir l’amant de Gertrudes Maria, originaire de Mafra. Surnommée Parreirinha, Gertrudes est tenancière d’une taverne à Palhavã. Le dimanche, les malfrats s’y donnent rendez-vous, faisant couler à flot le vin de Tejo. Ivre, la Parreirinha est d’une perversité extrême, n’hésitant pas à forniquer devant ses enfants. On la dit sauvage, sadique et manipulatrice. Gertrudes Maria couvre Diogo des vices les plus malsains. Elle exerce un énorme pouvoir sur son esprit, n’ayant aucune difficulté à convaincre Diogo de devenir un criminel. Car tout comme son nouvel amour, la Parreirinha adore le moindre effort, le larcin étant la solution la plus aisée pour devenir riche. Sur les indications de Gertrudes, Diogo commence à attaquer les marchands de la capitale. Mais ces vols sporadiques ne suffisant plus à la Bonnie portugaise, Diogo doit assouvir cette soif de richesse de n’importe quelle manière. Pancada est ainsi près à faire souffrir pour être aimé.

Un repère bien connu de Diogo Alves et ses acolytes

Gertrudes aurait tenu la taverne dans l’actuel quartier de São Domingos de Benfica au 25, estrada de Benfica. Serait-ce dans l’actuelle Adega de Sao Domingos ?

L’assassin de l’aqueduc des Eaux-Libres

A partir de 1836, la quiétude de la quinta da Rabicha s’effondre sous le poids des victimes de Diogo Alves. De simple voleur, il devient un célèbre criminel honni par la presse écrite, craint par le peuple. Ses tragédies mises en scène comme une pièce de théâtre, Diogo sera à jamais lié à l’aqueduc des Eaux-Libres. L’aqueduc pendant la première moitié du XIXe siècle sert de viaduc pour bon nombre de fermiers, de notables et d’étudiants en provenance de Benfica. Son passage permet en effet de rejoindre facilement la capitale tout en évitant la vallée d’Alcantara. Le soir, les bonnes gens reviennent de leur journée de labeur les bourses bien remplies. Entre en scène Diogo Alves. Muni d’une paire de clefs falsifiées [le mystère reste encore entier sur comment il a pu l’obtenir], il se cache dans la galerie de l’aqueduc, à l’affût d’une proie. Après avoir volé les biens de la victime, il l’entraîne au point le plus haut et la jette dans le vide, simulant un suicide. Pour continuer à satisfaire les exigences de plus en plus dévorantes de Gertrudes, Diogo va même créer un gang. Parmi ces bandits, on retrouve Manuel Joaquim da Silva dit Beiço Rachado, José Claudio Coelho dit Pé de Dança, João das Pedras dit Enterrador et enfin José Maria Lopes dit Apalpador. En juin 1837, on dénombre 76 morts. Les autorités mettent ça sur le compte d’une série infortunée de suicides (les temps sont durs). Mais cette accumulation de morts terrorise la population, les rumeurs les plus folles passent de tasca en tasca. Pour calmer les esprits, la Police décide dès lors de fermer le passage de l’aqueduc…

Construit à partir de 1732 sous le règne de Jean V, l’aqueduc des eaux-libres est le plus grand ouvrage du génie-civil Portugais. Avec ses arches majestueuses, il domine la vallée d’Alcantara. Au pied de la plus haute arche, culminant à 65 mètres de hauteur, la quinta da Rabicha est un lieu de paix. Henry l’Eveque met en scène dans une gravure de 1809 la paisible vie champêtre de la quinta. Des familles portugaises y pique-niquent et dansent au son de la guitare portugaise.

O país era dos malfeitores e a cidade um covil de assassinos e ladrões Alberto Câmara e Santos Junior

Ne pouvant plus sévir depuis les hauteurs de l’aqueduc, Diogo et ses hommes quittent le quartier de Palhavã pour une autre planque. Les brigands décident de cambrioler les maisons des notables, étranglant les potentiels témoins. Les pilleurs iront même saccager les chapelles chargées en or brésilien ! Le motus operandi est toujours le même. On s’appuie sur des complices (un gardien, un garçon de chambre). Le butin d’or et d’argent est vendu chez un grossiste Antonio Martins, dit Antonio do Celeiro, situé sur Praça da Alegria. En face, au coin de la rue das Pretas, se trouve O Vigia, la taverne de José Gordo où la pire des crapules se retrouve pour écouter du fado ou préparer un coup. On y rencontre régulièrement le gang de Pancada avec ce même Antonio Martins, un ami de Diogo.

L’acte final : le massacre de la famille du Dr Andrade

Le Dr Pedro de Andrade est un médecin très respecté à Lisbonne. Toute la bourgeoisie du Chiado vient se faire traiter directement à son domicile. Après des années de travail, il accumule une fortune qu’il garde avec précaution dans ses coffres-forts. Dr Andrade vit avec une veuve, Maria da Conceição Correia Mourão. Cette noble dame a 2 filles de 19 et 17 ans, Emilia et Vicencia, et un fils de 25 ans dans la Marine qui se nomme José Elias.

Manuel Alves est un lâche garçon de chambre qui n’a pas la confiance de son patron, le Dr Andrade. Quand il n’est pas chez le docteur, ce misérable couard passe son temps libre dans le magasin de son cousin Antonio Martins, le complice de Pancada. En septembre 1839, Manuel lui décrit en détail la fortune de Mr Andrade. Antonio y voit là une bonne affaire pour Diogo et sa bande ! Le soir-même, dans une maison du côté de Largo de Andaluz, la bande établit un plan d’attaque : le gang ira se cacher dans la chambre de Manuel qui se trouve dans les escaliers et une fois la famille assise pour souper, ils grimperont au 2e étage pour les dépouiller. Le 26 au soir, après une brève réunion chez Joaquina dos Melões une tavernière à calçada do Duque, le gang passe à l’action. Pendant que Pé de Dança fait le guet en bas de la rue, la horde sauvage surgit dans la salle de séjour avec toute la férocité qui les caractérise. Le jeune marin José Elias résiste à l’assaut dans un élan de désespoir le temps que ses soeurs se réfugient au 3e étage. Après avoir reçu des coups de fourchette dans la jambe, José Elias titube. Diogo, à coups de crosse de pistolet, réduit en miettes son crâne. La jeune Emilia tente d’appeler au secours depuis une fenêtre, mais en vain Enterrador est déjà là pour l’étouffer avec un bâillon dans la bouche, le genou dans l’estomac. Vicencia connaît le même sort par Diogo Alves. La veuve Maria, étouffée par Beiço Rachado, donne encore des signes de vie. Diogo s’acharne sur elle jusqu’au dernier râle. Puis à coups de crosse, il s’assure que tout le monde est bel et bien trépassé…

La demeure du Dr Andrade se situe au 16, rua das Flores. Le 3e étage est actuellement en réparation. Les futurs résidents/touristes auront la chance de dormir dans la chambre où les jeunes Emilia et Vicencia ont été sauvagement massacrées…

La chute du gang de Pancada

Effrayé par la tournure de l’événement, Manuel Alves se réfugie chez son cousin. Tout Lisbonne en parle ! Seul rescapé, le Dr Andrade était parti la veille à Carcavelos pour une journée de repos. Il accuse d’emblée Manuel Alves ! La police est à ses trousses. Paniqué, pris de remords, prêt à craquer, Manuel accepte la proposition d’Antonio Martins de s’exiler en Espagne après avoir récupéré la part qui lui revient. Enterrador vient le chercher le soir même et le conduit dans leur nouvelle planque à Arroios. La Parreirinha et Diogo les accueillent avec réjouissance dans une maison confortable grassement achetée au comte de Mesquitela. Un festin les attend et l’alcool coule à flot. Complètement saoul, Manuel Alves se couche sur un lit et n’a pas le temps de dormir que déjà les mains herculéennes de Diogo lui broient le cou, ne lui laissant aucune chance. Enterrador l’enterre aussitôt dans le jardin de la maison. L’histoire ne dit pas si le cadavre a été récupéré, mais ainsi se termine la vie du pitoyable Judas de la famille Andrade.

Voici l’antique rua de Arroios avec en premier plan la brasserie Cerveja Leão (anciennement palácio do Conde de São Miguel). En second plan, la fabrique de laine de Arroios (anciennement le palais de Mesquitela).

L’antique Rua de Arroios est devenue aujourd’hui Rua Antonio Pedro. Par rapport aux images d’archives, on peut estimer que la planque de Diogo Alves était située entre le numéro 17 et le numéro 25. Si jamais vous avez un jardin dans cette rue, n’essayez pas de creuser !

Les enquêteurs arrivent très vite sur la piste d’Antonio Martins, le cousin de Manuel Alves. Niant tout en bloc, Antonio est étroitement surveillé. Pendant le mois d’octobre 1839, João das Pedras dit Enterrador se fait arrêter après un cambriolage raté à Costa do Castelo. Panique chez les brigands ! Enfermé dans la prison de Limoeiro (Alfama), João das Pedras fait passer un message à Antonio Martins lui demandant de l’argent pour acheter du tabac. Antonio lui enjoint de l’argent avec une carte comportant ce message : “Prudence maximale pour toutes les questions posées, le diable ne doit rien découvrir”. Le jeune porteur du message se fait malheureusement surprendre par un gardien qui avertit aussitôt le juge. Après un interrogatoire fort musclé, Enterrador finit par tout avouer. C’est la fin pour Pancada et ses compères de malheur. Diogo, Antonio Martins, Pé de dança se retrouvent à la prison de Limoeiro avec Enterrador, j’imagine les retrouvailles chaleureuses ! Le jugement est rendu le 13 juillet 1840, dans l’ancien couvent des Paulistas (calçada do combro). De la bande, seuls Pé de dança, Apalpador et la Parreirinha échappent à la pendaison. Le premier part au bagne en Angola, la dernière au Mozambique.

Capture d’écran du film muet Os Crimes de Diogo Alves (1911). Pendant le meurtre de Manuel Alves, Maria la jeune fille de Gertrudes dormait juste à côté. La Parreirinha, la soupçonnant d’avoir tout vu et tout entendu, ordonne à Diogo de la tuer. Pancada refuse, pensant qu’elle était dans un sommeil profond. Cette rare lueur d’humanité de Diogo Alves le poussera à sa perte, la jeune Maria témoignant par la suite contre lui et sa mère. Pendant le jugement, Gertrudes s’exclamera “Quelle peine, monsieur le juge, de ne pas avoir tué ce monstre !”

Le 20 juin 2019, c’est la procession de Corpus Christi

Histoire de Lisbonne #3 Monlisbonne.com

Le jeudi qui suit la Pentecôte, 60 jours après Pâques, Lisbonne célèbre Corpus Christi, la Fête-Dieu en Français.

Instituée par le pape Français Urbain IV en 1264, la Solenidade do Santíssimo Corpo e Sangue de Cristo (Solennité du Saint-Sacrement du Sang et du Corps du Christ) ou Corpus Christi est un jour férié au Portugal. C’est la plus grande procession de la ville et sans doute ce fut la plus grandiose dans les temps anciensA Lisbonne, les fêtes catholiques sont célébrées avec ferveur mais cela va bien au delà de l’aspect religieux. Elles s’inscrivent dans les traditions séculaires des Lisboètes et sont étroitement liées à l’histoire de la ville. La procession de la Fête-Dieu connaît un fort engouement au XVe siècle et très vite c’était l’occasion pour les classes aisées, les différentes corporations, d’étaler leurs richesses et leur prestige. Ce fut une célébration ostentatoire.

Procession de Corpus Christi à Rossio (oeuvre de Jaime Martins Barata).


Procession de Corpus Christi au XVe siècle à Rossio (oeuvre de Jaime Martins Barata).

Une procession catholique, teintée de paganisme.

Au temps de Joao 1er, une place de choix était réservée à St Georges, jadis St Patron du Portugal. La victoire sur les Castillans était encore vive dans les esprits Portugais. Un «  Saint Guerrier » en armure était ainsi porté sur un cheval blanc. On l’appelait l’Homme de fer. Du fait de leur soutien sans faille au Roi, les corporations et le peuple de Lisbonne étaient mis en avant. Les guildes, partant étendards déployés depuis la Maison des 24, s’avançaient sur des chars richement décorés : un château, un dragon pour le char des cordonniers, un bateau pour les calfateurs. Certaines processions dévoilaient des diables, des sorcières, des bouffons…

Corpus Christi : Joao 1er sous le pallium (oeuvre de Jaime Martins Barata).

Corpus Christi : Joao 1er sous le pallium (oeuvre de Jaime Martins Barata).

Puis enfin arrivaient les confréries religieuses, portées par les cantiques de St Thomas d’Aquin. A coup de clairons, la musique était conduite entre autres par des Africains, qu’on appelait à l’époque les noirs de St Georges : Cibávit eos ex ádipe fruménti, allelúia : et de petra, melle saturávit eos, allelúia, allelúia, allelúia. Ps. Exsultáte Deo, adiutóri nostro : iubiláte Deo Iacob.Glória Patri… Cibávit eos… Le diplomate José da Cunha Brochado résume les festivités de Corpus Christi en ces termes : « Pour voir Lisbonne en une seule fois, j’ai regardé la procession de la Fête-Dieu ». Corpus Christi était une célébration ruineuse en son temps. En plus des coûts pour les chars et les costumes, les rues étaient richement décorées par la ville. On déposait des fleurs sur le sol et on couvrait la rue d’auvents. Les balcons étaient recouverts de tapisseries ornées d’or, d’étendards en soie.

O preto de Sao Jorge.

O preto de Sao Jorge.

Une procession au service du Roi.

Le 18e siècle à Lisbonne est marqué par l’avènement du règne de Joao V et du Baroque. Le roi absolu souhaite faire de la Fête-Dieu, une cérémonie de propagande pour son plus grand prestige. Il réorganise entièrement la procession, elle devient hiérarchisée, rigide, bien loin des Corpus Christi chaotiques des siècles passés. Les symboles païens sont proscrits, ainsi que les Africains et les femmes. Au temps de Joao V, Corpus Christi est solennel et somptueux. Le 12 mai 1717, le sécrétaire d’Etat Diogo de Mendonça Côrte-Real écrit au conseil municipal de Lisbonne : « […] la procession ne doit pas avoir de génisses, de géants, de serpents, de dragons, de tapis d’herbe, de chars ou toute autre chose similaire qui représente une corporation. Pas de dances, ni de présence de maures qui accompagnent St- Georges. Le pallium ne doit pas être en laine, on doit utiliser un tissu plus riche ». Ainsi, en remodelant Corpus-Christi, le Roi Joao V nous dévoile sa propre vision sur l’organisation de son pouvoir, celle d’un Etat s’appuyant sur l’Eglise toute puissante et sur sa Majesté.

Procession de Corpus Christi au temps de Joao V. 1587 santons réalisés par l’illustre Diamantino Tojal.

Procession de Corpus Christi au temps de Joao V. 1587 santons réalisés par l’illustre Diamantino Tojal.

Corpus Christi, aujourd’hui.

Si le grandiose n’est plus à l’ordre du jour à Lisbonne, Corpus Christi reste une fête religieuse très célébrée où les règles anciennes sont toujours respectées. Pour beaucoup de pays d’Europe, dont la France, cette vieille tradition a (presque) disparu. Reste aujourd’hui pour les plus curieux cette possibilité d’assister à la procession séculaire de Lisbonne le jeudi 20 juin 2019. Vous trouverez ci-dessous l’affiche officielle : Mots clés ayant permis de trouver cet article :

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  • Fêtes religieuses Lisbonne
  • Fête-Dieu Lisbonne

Hommage à Carlos de Lisbonne

“O Fim”

Carlos de Lisbonne ou la perte du plus grand talent du Bairro Alto…

Sa vie remplie vient de se terminer. Nul ne saura le remplacer.

Carlos de Lisbonne

Carlos de Lisbonne, l’unique photo prise par monlisbonne.com dans son atelier de Bairro Alto Faïences et collections diverses offrent un décor unique…

Carlos, dans une rue discrète du Bairro Alto qu’il animait de ses passions n’était jamais au repos. Un homme aux deux visages, collectionneur et restaurateur de faïences.

Le collectionneur indomptable

Lors de nos visites guidées, il peut nous arriver de tomber sur des clients avides d’extraordinaire. Carlos était alors notre botte secrète. Il était à la fois avenant et cultivé. Savant et qualifié, il était capable d’épater les plus vifs explorateurs et les aventuriers mais aussi les enfants les plus durs à dompter.

Carlos, qui se réfugiait derrière la porte numéro 20 de la rua da Vinha nous a quitté. Notre hommage ne sera même pas une miette de ce qu’il a su nous donner.

Collectionneur de beau et de mémoires, il avait dans son bazar, des pièces très rares. D’un sceptre de Goering, aux uniformes militaires des chemises noires, de la jeunesse salazarienne, ou encore des guerres coloniales biens rangées dans son armoire, son goût pour l’histoire n’a jamais trahi une once de croyance. Plusieurs costumiers du cinéma ont fait appel à ses pièces uniques.

Les pièces uniques de Carlos

Les pièces uniques de Carlos

Le restaurateur orfèvre

Son hangar recelait aussi nombre d’objets incongrus : des postes de radio de toute beauté, des cartes géographiques bien conservées,  des vieux drapeaux ou encore des photos qui ne peuvent être oubliés.

Dans ce joyeux souk, on ne pouvait être qu’émerveillé et surtout interloqué par cet amas de faïences prêtes à être restaurées. C’était ça son réel métier. Elles s’entassaient et venaient du monde entier. Sur leur carte d’identité il ne fallait pas s’étonner de voir plusieurs siècles de traversées.

Spécialiste, il avait sur son atelier une palette colorée où il pouvait mélanger jusqu’à 10-12 couleurs pour atteindre le bleu escompté. ou ce qu’un profane voit blanc se révèle être pour lui la réelle complexité d’un mouchetage d’une multitude de pigments grisés noirâtres et cyan.

J’ai grâce à lui compris l’ampleur de la tâche de l’imitateur. Il doit savoir dompter des dizaines, des centaines de techniques brossées, des pleins et des déliés. Le fait de s’approprier les époques où l’épaisseur d’un carreau de faïence a autant d’importance que les matériaux ne peut lui faire défaut.  Étalé sur des siècles de pratique, son savoir se mesure par son humilité.

Son talent était unique. Son souhait était de le divulguer. Une crise cardiaque l’en a empêchée.

Si tu me lis Carlos, c’est qu’un de tes vieux amis traduit… Je te demande de transmettre ton savoir et ta passion à un minot patient. Tu m’as trop marqué pour que ton expérience parte en fumée.

Ensuite seulement, je te souhaite de bien te reposer. Jamais je ne t’ai vu performer cette activité. C’est pour ça que tu m’as marqué pour l’éternité.

Longue vie et bon vent.

Le 1er décembre, Restauração da Independência (Fête de la Restauration)

Une autre vision de Lisbonne…

Histoire de Lisbonne #2 Monlisbonne.com

Le 1er décembre 1640, Lisbonne fête la restauration de son indépendance.

En cette soirée d’automne, il navigue au clair de lune pour ne pas se faire repérer par la vigile espagnole. Passant par une porte dérobée, Afonso de Menezes descend les escaliers de la muraille fernandine pour atterrir dans le jardin du fidalgo Dom Antao de Almada. On y trouve un jardin fermé, parsemé d’orangers mûrs et dominé par deux grandes cheminées monumentales. Les torches sont allumées dans les allées, faisant virevolter les ombres des chats et des hommes agités. Ces nobles déchus se pressent dans la masure au fond de la cour. Il est temps de conclure 60 ans d’humiliation !

Ils sont 40 à s’interpeller les uns les autres, attisant les ardeurs et la motivation de chacun. Leur entreprise est à haut risque, c’est quitte ou double. Délaissés par une Angleterre en ébullition, ils ont reçu le soutien discret de Richelieu. Afonso prend la parole :

“ Depuis 60 ans, notre empire sacré a disparu, notre destinée s’est dissipée dans les eaux britanniques. Les Habsbourgs veulent détruire ce qui reste le plus important dans nos chairs et nos coeurs : être Portugais. Notre Lisbonne n’est plus qu’une ville de province castillane, où sont passées les promesses du roi Filipe 1er ? Nous avons perdu la moitié de notre royaume, nous avons versé notre sang pour l’occupant. Et aujourd’hui, ils veulent que nous allions combattre nos frères catalans ? Assez ! Assez ! ”

Les jardins du palais de Sao Domingos, l’actuel palais de l’Indépendance

Et les conjurés sortent du palais pour fomenter un coup d’état.

Le 1er décembre 1640, au petit matin, ces hommes en colère devenus frères d’armes, quittent le palais de Sao Domingos par la grande porte. Une douce lueur venant du castelo Sao Jorge berce les convictions, l’odeur de châtaigne grillée aiguise l’appétit de vengeance. Ils s’avancent dans les rues de Baixa, emportés par la foule que les jésuites d’Antonio Vieira exaltent à coup de Te deum. Ces lisboètes restent fidèles une nouvelle fois à leur vieille réputation héritée depuis Néron, celle d’un peuple très noble et très loyal. C’est un jour béni.

Depuis l’esplanade du Palais, les 40 conjurés se ruent dans les appartements royaux où jadis le grand Manuel observait son empire depuis le balcon. Ils attrapent la vice-reine Marguerite de Mantoue tout en cherchant le traître Miguel de Vasconcelos qui s’était soumis à Madrid. On le trouve planqué dans une armoire et pris d’une rage folle, on le tue sur le champ sans aucune autre forme de procès. Son corps est jeté par le balcon, puis piétiné par une foule plus que enthousiaste.

Les conjurés fêtant leur victoire après le décès de Miguel de Vasconcelos.

Lisbonne renoue ses liens avec la grande Histoire mais l’empire est révolu.

On acclame les conjurés ! Un nouveau souffle d’espoir envahit les rues de Lisbonne, la cité reprend ses titres et ses lettres de noblesse. L’évêque Rodrigo da Cunha organise une grande cérémonie dans la Sé pour rendre grâce à Dieu. Le 5e empire renaît de ses cendres ! Si on évoque un temps l’avènement d’une République, Sébastien s’est réveillé de son long sommeil. Annoncé par tous comme étant le digne hériter des Avis, le nouveau maître du royaume arrive le 6 décembre et est joyeusement honoré par la foule. Il s’appelle Jean et il est duc de Bragance. Il accepte la lourde charge qui lui est dûe, les poètes vont dès lors narrer une nouvelle page de l’Histoire du Portugal.

Jean IV est proclamé roi du Portugal sur l’esplanade du palais, l’actuelle place du Commerce.

Les clameurs du peuple retentissent bien au delà du Tage. Ce qui reste de l’empire portugais revient à Jean IV. Seules les cités portugaises du Maroc restent fidèles à la couronne d’Espagne. Si les bonnes nouvelles se sont accumulées en ce mois de décembre 1640, le Portugal a pourtant perdu de sa superbe. Il devient très vite un empire oublié, la Saudade est née.

 

Les balances de la Mouraria

Une autre vision de Lisbonne...

Une autre vision de Lisbonne…

Coup de coeur #1 Monlisbonne.com

Le dernier des Mohicans.

Avec sa poigne de fer, Fernando Xavier vous serre la main comme si c’était la dernière fois. A 90 ans, il tient toujours dans la Mouraria son atelier de balances contre vents et marées. Il y a un siècle, son père avait fondé “Santinho & Costa”, une petite loja de balances du côté de la rua do Benformoso. Si aujourd’hui la rue est un patchwork du Monde avec ses retornados, ses couleurs et ses épices, Fernando se souvient lui d’une époque révolue. “Il y avait un maréchal-ferrant, les charrettes encombraient la rue. C’est pour ça qu’on appelait la rue Benformoso, la rue “Boi formoso”. Puis les charrettes ont disparu. Mon petit frère, aujourd’hui décédé, et moi-même, on a ensuite connu l’arrivée de la voiture, puis du métro.”

Bienvenue chez Santinho & Costa !

Bienvenue chez Santinho & Costa !

Le musée “Santinho & Costa”.

L’atelier est sombre, l’ombre dévoile à peine les silhouettes des centaines de balances. Pourquoi diable à 90 ans Fernando Xavier vient ouvrir tous les matins sa boutique ? “Je vis des réparations”. Discute-t-il avec les fantômes du passé, son père, son jeune frère ? Que révèle cette obstination à garder ce sanctuaire de balances ? Il en parle avec passion, en lui les souvenirs s’éveillent. La saudade. Je vois ses yeux pétiller, chaque mot dicté est un sacerdoce. Trône au centre de la pièce ce pèse-personne, jadis installé dans la gare du Rossio. Sur une étagère, cette balance là servait à peser l’or. Il me montre enfin cette balance de la marque “Leunam”, que sa famille a créé. Avec un sourire malicieux, il me révèle qu’ils ont inversé le nom “Manuel” en l’honneur du roi. Cette remarque est touchante car on sent que Leunam le rend fier. Saude da familia Xavier !

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Le pèse-personne de la gare du Rossio

Pater Noster & Ave Maria.

Je ne suis pas au bout de mes surprises. L’atelier semble plus profond qu’il n’y parait. Fernando nous demande de le suivre. Dans un coin de mur, il ouvre soudainement une trappe. Derrière, à même la roche, coule une source pure. Des azulejos marquent la sanctification des lieux : “P N A V”. Cette source sacrée vient du Castelo, elle est là depuis des siècles. La famille de Fernando la garde depuis toujours, derrière une montagne de balances et de pèse-personnes. Serait-ce le secret le mieux gardé de la Mouraria ?

Fernando Xavier et sa source sacrée.

Fernando Xavier et sa source sacrée.

Les lojas portugaises, un patrimoine en danger.

Fernando Xavier est l’un des derniers ici à garder une boutique séculaire. Après lui, les balances, Leunam et ses souvenirs se dissiperont. La loja “Santinho & Costa” fait partie de la mémoire collective des Lisboètes. Protégeons-la ! Avant de le quitter, Fernando m’offre une relique du passé : une pièce d’escudo. Tout un symbole.

Eloge à la femme portugaise

Une autre vision de Lisbonne...

Une autre vision de Lisbonne…

Histoire de Lisbonne #1 Monlisbonne.com

La Portugaise de bonne famille, une princesse des mille et une nuits…

Les Portugaises ont fasciné les écrivains. Depuis des siècles, les témoins du passé nous ont laissé une perception élogieuse de la Lisboète. Ces gentilshommes se languissaient à l’idée de les rencontrer, mais ils restaient étonnés par les us et coutumes. Les femmes de Lisbonne restaient enfermées dans les palais, se laissaient admirer depuis les balcons. Pour les approcher, les garçons leurs donnaient rendez-vous à la messe, griffonnant un petit mot doux subtilement transmis entre deux bancs d’églises et deux Ave Maria.

Il fallait se faire inviter par les grands du Royaume pour admirer ces dames d’un exotisme incroyable. Elles avaient une démarche voluptueuse qui les rendaient attrayantes; assises sur leurs talons, elles préféraient les tapis d’orient aux dorures rococo des canapés. Cette allure mauresque était une réminiscence du passé berbère de Lisbonne, dont l’héritage s’est diffusé dans la langue et dans les traditions.

Cette idée que le Portugal est un pays de machos est à nuancer. Les Portugais vouaient un culte à la Femme ! En 1777, le Français Pierre Dezoteux notait ainsi qu’un homme pouvait se mettre à genoux devant l’épouse d’un fidalgo pour complimenter la Dame ou tout simplement l’écouter lui donner des ordres.

Maria I, reine du Portugal (1777)

Maria I, reine du Portugal (1777)

La Portugaise du peuple, un brasier vif où se déchaîne les passions.

L’anglais Richard Twiss fut l’un des premiers touristes de Lisbonne. Fils d’aristocrate, il fit son “grand tour” en 1773. Pour lui, les Portugaises étaient “les femmes les plus vives au monde, passant leur temps à rire, chanter, danser et discuter avec passion”.  A cette époque, on imagine les rues sombres d’un Lisbonne en ruines, ravivées par un feu populaire d’où part un air brésilien. Il flotte pendant les soirées d’été, une ambiance indécente où le fofa, cette danse insouciante et suggestive, chavire le coeur des Hommes et suscite l’admiration des dames.

Aujourd’hui encore, le fado est l’héritier de ces femmes du peuple qui ont forgé l’identité d’un style, d’une manière de vivre, d’une transcendance par la musique. Elles vous fixaient avec leurs yeux noirs profonds tout en maniant la guitare et de leur voix douce et agréable, elles attiraient les ouvriers dans les gargotes, le jour de paie.

La fadiste Fernanda Maria (Retratos de Fado, Rua de Capelão, oeuvre de Camilla Watson)

La fadiste Fernanda Maria (Retratos de Fado, Rua de Capelão, oeuvre de Camilla Watson)

La Portugaise oubliée : la varina.

On la voit sur les pochettes d’A vida Portuguesa, on l’écoute dans le fado intemporel de Carlos do CarmoLisboa menina e moça…mais qui d’autre aujourd’hui rend hommage à la varina ? Parée de bijoux, cette marchande de poisson avait la vie rude. Pendant que les hommes allaient sur l’océan, les varinas parcouraient les quais et les places pour vendre la pêche du matin. Elle chargeaient les poissons dans un panier plat qu’elles portaient sur leur tête avec grâce et avec poigne.

Parcourant les rues pieds nus, là où la calçada n’était point lisse, elles criaient d’une voix aiguë ô combien leur poisson était frais. Elles avaient toutes cet accoutrement : une jupe courte, un fichu de couleur sur la poitrine et un chapeau rond en feutre noir. Marginalisées, les varinas ne manquaient pas de caractère. De la grand-mère à la petite fille, elles étaient toutes dans la rue, ce métier était une affaire de famille ! Elles avaient un patois propre à elles et jamais les hommes n’avaient un mot à dire. Fortes en gueule, les varinas avaient du répondant et clouaient le bec aux remarques impertinentes. Chaque galanterie déplacée était ainsi récompensée par une gifle bien dosée. Cette brutalité était pour elles une vertue, leur métier n’avait rien de doux, il fallait se faire respecter.

Varina

Varina

Et la Portugaise d’aujourd’hui ?

Les Portugaises vivent toujours dans une société patriarcale… mais ce n’est qu’une façade. Depuis toujours, elles ont le dernier mot dans les décisions familiales. L’important c’est de ne pas convaincre les hommes, mais de leur faire croire que c’est eux qui sont à l’origine de la décision.

Il reste toujours ce problème des inégalités salariales mais il est doux de constater qu’aujourd’hui, la Portugaise est une femme libérée. Qu’elles s’appellent Márcia ou Andréa, elles sont les entrepreneures d’aujourd’hui !